Toute histoire de l’art a ses boussoles. Pour la peinture marocaine, elles tiennent en une vingtaine de noms, nés entre le milieu du XIXe siècle et la fin des années 1950, dont les œuvres forment aujourd’hui le cœur des grandes collections privées et institutionnelles du Royaume. Ce texte en propose une lecture, chapitre par chapitre, et dit ce qu’il faut savoir avant d’acquérir l’une de leurs œuvres.
Les pionniers
Mohamed Ben Ali R’bati (1861-1939) ouvre le récit. Né à Rabat, installé à Tanger, il est remarqué au début du XXe siècle par le peintre irlandais John Lavery, qui l’encourage à peindre. Sa première exposition, à Londres en 1916, fait de lui l’un des tout premiers peintres marocains montrés en Europe. Ses aquarelles et ses gouaches regardent la ville de l’intérieur : souks, cortèges, musiciens, cérémonies, rendus avec une minutie narrative qui tient de la chronique autant que de la peinture.
Il faut lui associer, dans un autre registre, Jacques Majorelle (1886-1962). Installé au Maroc en 1917, le peintre nancéien appartient à l’histoire de la peinture au Maroc plutôt qu’à celle de la peinture marocaine ; mais ses kasbahs de l’Atlas et le bleu qu’il invente en 1937 pour sa villa de Marrakech en ont fait une référence qu’aucune collection consacrée au Maroc n’ignore.
Les singuliers
On a longtemps rangé ces artistes sous l’étiquette commode de « naïfs ». Elle dit mal la puissance d’invention de peintres qui ont forgé, hors de toute école, des langages entièrement personnels.
Chaïbia Talal (1929-2004), née dans la région des Doukkala, n’a jamais fréquenté l’école. Elle commence à peindre au début des années 1960, à la suite d’un rêve qu’elle racontera toute sa vie. Couleurs pures sorties du tube, aplats cernés de noir, figures frontales aux yeux immenses : remarquée par Ahmed Cherkaoui et le critique Pierre Gaudibert, elle expose bientôt en Europe, où l’on rapproche son œuvre de l’art brut et du mouvement CoBrA.
Ahmed Louardiri (1928-1974) fut jardinier jusqu’à trente et un ans avant de peindre ce qu’il voyait chaque jour. Il expose pour la première fois en 1961. Ses jardins, ses palais et ses mosquées envahissent toute la surface du tableau, comme si la végétation devait conjurer le vide.
Abbès Saladi (1950-1992), venu de la philosophie, se consacre en autodidacte à la peinture à la fin des années 1970, à Marrakech. Créatures hybrides, corps en métamorphose, oiseaux, poissons et végétaux entrelacés : une vision fantastique, peinte avec une précision de miniaturiste, et une œuvre d’autant plus recherchée qu’elle est restreinte.
Les fondateurs de la modernité
Deux tempéraments opposés inaugurent l’abstraction marocaine : le geste et le signe.
Jilali Gharbaoui (1930-1971), né près de Fès, orphelin très jeune, rejoint Paris au début des années 1950 grâce à une bourse ; il se forme à l’École des Beaux-Arts et à l’Académie Julian, puis séjourne à Rome. Ses toiles sont faites de traits nerveux, de tourbillons et de masses de couleur jetées avec une énergie presque physique : une peinture de l’élan et de l’urgence, qui montre le geste plutôt qu’un sujet. Sa vie, fragile, s’achève à Paris en 1971.
Ahmed Cherkaoui (1934-1967), né à Boujad, initié très tôt à la calligraphie, se forme à Paris puis à l’Académie des beaux-arts de Varsovie. Il est l’un des premiers à faire dialoguer l’abstraction moderne avec les signes de la culture marocaine, motifs de tatouage, de henné, de bijoux et de tapis amazighs, souvent peints sur toile de jute. Il meurt à trente-trois ans, après une dizaine d’années de travail qui ont ouvert une voie à toute une génération.
L’École de Casablanca
Dans les années 1960, l’École des Beaux-Arts de Casablanca devient le laboratoire d’une modernité qui ne doit rien à l’imitation de Paris. Farid Belkahia (1934-2014) la dirige de 1962 à 1974 ; avec Mohamed Melehi et Mohamed Chebâa, il fait entrer dans l’enseignement l’artisanat, les arts populaires et le patrimoine visuel du pays.
Belkahia quitte ensuite la toile pour la peau tendue, le cuivre et les pigments naturels, henné, safran, grenade, sur lesquels il trace signes, mains, cercles et flèches. Melehi (1936-2020), passé par Séville, Madrid, Rome et New York, fait de la vague, ondulation de couleurs franches répétée et décalée, sa signature ; il cofonde en 1978 le Moussem culturel d’Asilah. Chebâa, disparu en 2013, pédagogue et théoricien, contributeur de la revue Souffles, revendiquera plus tard une peinture « aérée », affranchie de l’idéologie, et prolongera la géométrie jusqu’au design intérieur.
Ceux qui ont prolongé l’aventure
Hassan El Glaoui (1924-2018), fils du pacha de Marrakech, peint d’abord en secret avant de partir étudier à Paris au début des années 1950 ; ses cavaliers, ses fantasias et ses chevaux au galop en ont fait le grand peintre marocain du cheval. Miloud Labied (1939-2008), autodidacte, se défendait d’être un peintre naïf et n’a cessé de remettre son signe en jeu. Mohamed Hamidi (1941-2025), figure de l’École de Casablanca, a conduit une abstraction de signes empruntés au tapis, à la céramique et au bijou, aux transitions de couleur tranchées et d’une grande sensualité.
Mohammed Kacimi (1942-2003), poète autant que peintre, fait évoluer sans relâche une œuvre de corps, de signes puis de vastes compositions habitées par l’Afrique, la terre et le voyage. Saâd Hassani (1948-2026), autodidacte, expose dès dix-huit ans, passe par l’expressionnisme abstrait avant de revenir, à partir de 1990, à une figuration renouvelée. Fouad Bellamine, né à Fès en 1950, auteur de la formule « il n’y a pas de peinture marocaine, il n’y a que des peintres marocains », construit une abstraction d’arcs, de voûtes et de seuils qui se dissolvent dans la lumière. Mahi Binebine, né à Marrakech en 1959, peintre, sculpteur et romancier, fait de la figure humaine, souvent masquée ou contrainte, le lieu d’une méditation grave sur l’enfermement et la dignité.
Ce que disent, et ne disent pas, les ventes publiques
Les grandes ventes aux enchères ont rendu visible l’intérêt des collectionneurs pour ces signatures. En juin 2015, à Paris, L’Offrande d’Abbès Saladi a atteint 466 000 euros, selon Médias24, lors d’une vente organisée par la maison Millon en duplex avec la maison tangéroise Mazad & Art. La même année, chez Millon, une toile de Jilali Gharbaoui datée de 1959 avait été adjugée 660 000 euros, avant que la vente ne soit annulée. En juin 2020, à Casablanca, Les Tisseuses de Chtouka de Chaïbia Talal ont été adjugées 2,1 millions de dirhams par la CMOOA.
Ces résultats renseignent sur une œuvre précise, à une date et dans une salle données. Ils ne fixent pas la valeur d’une autre œuvre du même artiste : la période, le format, l’état et, plus que tout, la provenance font l’essentiel du prix.
Acquérir une œuvre de maître aujourd’hui
Ces œuvres sont rares. Elles circulent le plus souvent d’une collection privée à une autre, et les plus grandes signatures sont aussi les plus imitées. Trois principes s’imposent : exiger une provenance documentée, voir l’œuvre avant de l’acquérir, et traiter avec un professionnel qui engage sa responsabilité. Nous les détaillons dans notre guide : comment s’assurer de l’authenticité d’une œuvre marocaine.
La galerie ne promet jamais une œuvre qu’elle n’a pas. Elle enregistre les recherches de ses collectionneurs et les informe en priorité, en toute discrétion, lorsqu’une œuvre lui est confiée, après vérification selon son protocole d’authenticité.
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